NOTE DE L'AUTEUR...
... pour comprendre le contexte historique de Gestapo Berger
Gestapo Berger est ce qu’il est convenu d’appeler un roman à clef. Il met en scène des personnages de fiction, mais aussi des hommes ayant existé comme Roland Nosek, Hermann Bickler et, évidemment, Friedrich Berger.
Roland Nosek – des documents conservés dans les archives des services secrets français ne laissent aucun doute à ce sujet – a bien été utilisé par le SDECE, bénéficiant sans doute assez rapidement, à Wildbad, d’un régime de semi-liberté. Il a un temps été considéré par la justice comme un « criminel de guerre » et s’est trouvé visé par une procédure pour coups et blessures, complicité de séquestration et d’homicide volon- taire, et association de malfaiteurs, mais celle-ci s’est conclue par un non-lieu en 1949. Jusqu’à cette décision, les hommes de Wildbad ont fait en sorte que l’ex-Hauptsturmführer puisse être interrogé sur certaines affaires, mais qu’il ne soit jamais attenté à sa liberté de mouvement. On sait que Nosek gravite toujours dans l’orbite des services secrets à la toute fin de 1949, domicilié en « ZOF » (Zone d’occupation française). Jusqu’à quand a-t-il travaillé pour notre pays ? Il nous est impossible de le dire. En août 1957, Nosek réside à présent à Francfort-sur-le-Main, en zone américaine, là même où il vivait avant la guerre. Il est toujours en relations avec certains de ses anciens camarades et représente des fabricants de textiles étrangers.
Est-il en affaires avec celui qui fut son chef, Hermann Bickler, autre protagoniste de notre affaire ? C’est fort possible, car Bickler, condamné en France par contumace, a refait sa vie dans le Nord de l’Italie où il a fondé une prospère entre- prise de vêtements. Il est mort à son domicile de Vignone, sur les bords du lac Majeur, en 1984. Nous ignorons quand Nosek est décédé.
Reste Friedrich Berger. Les méfaits de celui-ci et de ses comparses en 1944 ont été mis en scène dans le roman L’Inspecteur Sadorski libère Paris de Romain Slocombe (Robert Laffont, 2021). Ils ont fait l’objet d’une étude de Marie-Jo Bonnet : Tortionnaires, truands et collabos - La bande de la rue de la Pompe, 1944 (éditions Ouest-France, 2013). Les lecteurs désireux d’en savoir plus sur les activités criminelles de Berger pourront s’y reporter. L’après-guerre de notre homme n’a en revanche jamais été vraiment exploré.
On sait qu’en décembre 1952, une partie des membres de la Gestapo de la rue de la Pompe sont jugés par le tribunal militaire de Paris siégeant pour l’occasion au palais de justice, dans l’île de la Cité. Treize hommes et une femme, Denise Delfau, se tassent dans le box des accusés. Dans le prétoire, 18 avocats assurent leur défense. Parmi eux, des figures du barreau : Jean-Louis Tixier-Vignancour, député avant la guerre, défenseur de Louis- Ferdinand Céline l’année précédente, Jean-Baptiste Biaggi, ancien résistant et officier des comman- dos, ou l’écrivain Stephen Hecquet. Les bancs de la presse sont copieusement garnis. Combat, Le Monde, Le Figaro, L’Humanité, les grands quotidiens de l’époque, ont dépêché leurs chroniqueurs judiciaires et même certains journaux étrangers comme le New Yorker, Time ou le New York Times. À l’issue des débats, le tribunal prononce 15 condamnations à mort dont sept par contumace.
Ce procès laisse un goût amer dans la mesure où le principal accusé y a brillé par son absence. Absence qui a bien sûr été longuement évoquée à l’audience comme en témoignent les articles parus à l’époque. Marie-Louise Barron, journaliste à L’Humanité, rapporte ainsi le 22 décembre 1952, dans les colonnes de son journal, les déclarations du défenseur de l’Allemand Wenzel, qui assurait la tutelle de la police allemande sur la bande de la rue de la Pompe : « Berger, qui se trouvait en 1945 en Italie ; dans le camp de prisonniers d’Ancône, a été remis par les Anglais aux autorités américaines. Ces dernières, sollicitées, ont refusé de le livrer à la justice française ».
L’avocat et son client ont raison : Friedrich Berger s’est bien trouvé à une époque (début novembre 1945) détenu à Ancône, le dossier conservé aux archives britanniques en atteste. Et ils ont tort : Berger n’a pas été livré aux autorités américaines, mais au contre-espionnage français en Allemagne en février 1947. En décembre 1952, alors qu’on le condamne à mort, le tortionnaire de la rue de la Pompe n’est pas protégé par nos Alliés d’Outre-Atlantique. Il croupit dans un camp de prisonniers de guerre, au fin fond de l’Union soviétique, après son arrestation en juillet 1947 dans la zone russe de Berlin. Le personnage principal de Gestapo Berger n’est évidemment pour rien dans cette arrestation puisque lui est une création de l’auteur.
Un autre article, celui du journal Libération, fait état dans son édition du 23 décembre 1952 d’un rapport de gendarmerie évoqué durant les débats. Daté du 11 décembre 1947, ce document indique que le capitaine Dumont, autre person- nage réel de notre histoire, plus tard directeur de la recherche au SDECE, « aurait utilisé Berger » pour recruter des agents en Allemagne. L’emploi du conditionnel est évidemment à souligner, mais on peut quand même s’étonner que, remis aux Français, l’auteur du massacre de la cascade du Bois de Boulogne n’ait pas été envoyé séance tenante à Paris pour y répondre de ses crimes. Et qu’il ait pu bénéficier d’un régime de détention aussi souple.
Comme raconté dans le livre, Berger s’est officiellement évadé dans la nuit du 1er au 2 juillet 1947. Fort étrangement, cet événement n’a pas été porté à la connaissance de Paris puisqu’en janvier 1948, le colonel Lafont, le responsable du contre-espionnage du SDECE, en est réduit à interroger Gérar-Dubot, le chef du poste de Wildbad, à propos de Berger. Ce dernier aurait, selon des policiers, été utilisé par le service et aurait disparu « il y a deux mois environ alors qu’il allait être arrêté sur demande d’un juge d’instruction »1. (Cité par Grégory Auda dans le Hors-série du magazine Historia de janvier/février 2017, « Les archives secrètes de la Seconde Guerre mondiale »)
Lafont rappelle à son subordonné que deux télégrammes lui ont déjà été envoyés à ce sujet, qui n’ont reçu aucune réponse.
Gérar-Dubot a fini par répondre à son supérieur car, quelques semaines plus tard, le n° 2 du SDECE, Léonard Houneau, écrit à Roger Wybot, le patron de la DST : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que le nommé Berger Friedrich, alias “Sartorius”, avait été transféré en Allemagne, en mars 1947, par les services britanniques. Les différents interroga- toires auxquels il avait été soumis avaient laissé entrevoir l’existence d’un réseau russe doublant la Rote Kapelle (« Orchestre rouge ») et avaient nécessité en Allemagne de nombreuses et assez longues vérifications. Il convient de noter à ce sujet que, jusqu’en juin 1947, mon représentant en Allemagne ignorait la réelle activité passée en France de Berger. Dès que cette activité fut connue, il lui était prescrit d’activer l’interrogatoire de Berger et d’en tirer le maximum avant de le livrer au Service des criminels de guerre. Cependant, malgré le régime plus sévère auquel dès lors il était soumis, Berger parvenait à tromper le service de surveillance et réussissait à s’évader du centre d’interrogatoire dans la nuit du 1er au 2 juillet 1947. La gravité de cette évasion ne m’a pas échappé et a motivé des vérifications qui ont fait apparaître ce qui suit : a) Berger n’a jamais été employé comme informateur ou agent ; b) Berger n’a jamais quitté le centre d’interrogatoire, avant son évasion, sans être escorté par un gendarme ou accompagné du chef de centre lui-même ; c) c’est en profitant de la relève et de la réduction du personnel que Berger a pu s’évader ».1 (Idem.)
Houneau reprend évidemment les explications qui ont été données au colonel Lafont par Gérar- Dubot. Celui-ci a-t-il pu, comme il le prétend, ignorer la nature des activités de Berger jusqu’en juin 1947 ? C’est plus que douteux, pour ne pas dire inconcevable, dans la mesure où le chef du poste de Wildbad dirigeait en 1944 le Bureau de sécurité militaire (BSM) 407, organisme de contre-espionnage dont la zone d’action était Paris et les départements limitrophes de la capitale.
Dès lors, on peut se poser cette question : Berger, profitant de mesures de sécurité anormalement lâches, s’est-il échappé ou ne l’a-t-on pas plutôt soustrait à la justice pour l’envoyer en mission dans la zone d’occupation russe ?
Après huit ans de captivité au pays des Soviets, Friedrich Berger est rapatrié en Allemagne en octobre 1955. En février 1956 – la note, authentique, publiée à la fin de ce livre en atteste –, il fait une offre de services aux Américains. La CIA est intéressée, mais elle juge rapidement, dès le mois d’avril, que Berger est probablement un opportuniste sans foi ni loi et même, un probable agent soviétique. Le plus troublant n’est pas là.
En mars, alors qu’il entend se faire recruter par les Américains, Berger n’oublie pas de penser au beau sexe. Le 7, il épouse une certaine Gretchen Zinser, la femme avec laquelle il entretenait une relation lors de sa « détention » par le contre-espionnage en 1947. Le certificat de mariage est formel, l’union a été célébrée le plus légalement du monde, devant deux témoins. À Munich, où Berger s’est installé ? Étonnement, non. Quelque part en zone américaine ? Non plus. Où, alors ? À la mairie de... Wildbad !
Comme si Friedrich Berger n’avait strictement rien à redouter de nos compatriotes...
Scandaleux ? Assurément !
Le tortionnaire de la rue de la Pompe a de nou- veau attiré l’attention de quelques services secrets à la fin des années 1950, si bien qu’il y a encore des choses à raconter à son sujet. Gestapo Berger devrait donc avoir une suite, à paraître en 2027.
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