GESTAPO BERGER - CHAPITRE 2
2.
J’avais quitté Constance un mois plus tôt. Je la retrouve intacte – on n’a pas dû beaucoup s’y battre –, sous un franc soleil, mais occupée par l’armée française. La population aurait préféré avoir affaire aux Américains, qu’on dit plus coulants et qui n’ont pas de comptes à régler avec les Teutons. Elle doit composer avec nos compatriotes. Elle file droit. Sans doute autant par habitude que par la crainte suscitée par nos troupes coloniales, qui ont commis dans la région une ribambelle d’exactions allant du pillage, une de nos plus solides traditions militaires, jusqu’au viol, de masse, et au meurtre, plus rarement.
Le service qui me prend en charge a élu domicile dans une belle villa à la façade crème, ornée de colombages dans sa partie supérieure. Elle est située dans les quartiers résidentiels du nord de la ville, pas très loin du cimetière municipal. Deux étages, un grand balcon au niveau du 1er, au-dessus de l’entrée, et un jardin, un parc plu- tôt, ceint de hauts murs et auquel on accède par une grille gardée par des soldats cantonnés dans les environs. Dans les couloirs de cette demeure bourgeoise reconvertie en lieu de détention, on croise des officiers français, quelques jeunes femmes en uniforme et des types en costume civil, sans cravate, ou vêtus de vareuses sur lesquelles les insignes ont été décousus et les épaulettes arrachées. Mes congénères...
On m’a attribué une chambre sous les combles, exiguë, qu’un soldat ferme à clef en me quittant. Les meubles se réduisent au strict nécessaire : un lit en fer et un matelas, mais pas de draps, et une chaise. Dans un coin, on a casé un lavabo et une glace piquée de points de rouille. Je vais jusqu’à l’unique fenêtre, l’ouvre en grand pour chasser l’odeur de renfermé et la chaleur. Je me penche, examine la façade et en conclus que jouer les filles de l’air équivaudrait à un suicide.
Étrangement, on a jugé utile de me donner une tenue militaire anglaise : un battle-dress, un pantalon et une chemise kaki. On m’a retiré ma ceinture, mais j’ai conservé mes chaussures de ville, peu en harmonie avec cet uniforme qui m’a arraché un sourire amer. J’avais commencé la guerre en 1940, sous les défroques de notre armée. Peu élégantes, pour ne pas dire franchement laides, mal coupées, qui vous faisaient des épaules étroites et des hanches larges. Le calot, tellement pointu qu’il en était ridicule. Les bandes molletières, hors d’âge. Peut-on gagner une guerre ainsi vêtu ? Les événements s’étaient chargés de répondre à cette question. De la manière la plus nette. Ensuite, en 1941, je m’étais mis au vert-de-gris et, point de vue élégance, il faut bien admettre que ça n’avait plus rien à voir.
En quelques mots, on m’a rancardé sur le règlement. Repas dans la salle à manger du rez-de-chaussée, préparé et servi par le personnel qui officiait déjà ici avant la réquisition de l’endroit, sous la surveillance permanente d’un militaire. Interdiction d’adresser la parole aux autres pensionnaires, si ce n’est pour leur demander le sel. Même chose pour les deux heures quotidiennes durant lesquelles nous sommes autorisés à prendre l’air dans le parc.
À ce que l’on m’en a dit, mis à part moi, les prisonniers sont tous des Allemands. Je dois être dans une sorte de centre de tri, destiné à séparer le bon grain de l’ivraie, les « criminels de guerre », promis au « falot », ainsi que l’on nomme le tribunal mili- taire, de ceux pouvant présenter un intérêt pour les services spéciaux. Le problème est que certains entrent sans doute dans les deux catégories. Cruel dilemme...
Commentaires
Enregistrer un commentaire