GESTAPO BERGER - CHAPITRE 1
1.
Nous ne sommes pas allés bien loin. Quelques kilomètres tout au plus, sur une route encombrée par des véhicules militaires, jusqu’à un barrage. Les soldats de la 1re armée ont arrêté notre voiture. Ils ont fouillé le coffre et contrôlé nos papiers. Avec ma fausse carte de travailleur en Allemagne pour seul sésame, j’ai été considéré comme suspect et séparé de ma passagère. Adieu Mlle Wirthensohn, que j’ai cru ne plus jamais revoir.
Moi, on m’a conduit à un poste de la Sécurité militaire, du côté de Feldkirch, où avec d’autres Français ramassés dans le secteur, on nous a fait défiler devant un type vêtu d’un manteau de l’armée américaine et chaussé de brodequins de la Wehrmacht. Sa tête ne me disait rien. La mienne ne devait pas lui être inconnue, car il a assuré que j’étais un ancien sous-lieutenant de la Légion des volontaires français, la LVF. Et il n’avait pas tort.
Évidemment, j’ai commencé par nier. Pour la peine, j’ai écopé d’un direct au foie. La hantise du boxeur, dit-on. J’ai compris pourquoi. La douleur met quelques secondes à monter jusqu’au cerveau. Après, son intensité vous met KO.
Quand j’ai repris connaissance, mes nouveaux amis m’ont ramassé et posé sur une chaise. Là, j’ai rendu les armes. Je suis capable de courage, mais je ne suis pas un héros. On m’avait déjà cassé le nez, fin avril. La perspective d’un pas- sage à tabac, pour rien, car, de toute façon, j’étais fait aux pattes, a eu raison de ce qui me restait de fierté. Nous n’avions plus rien à sauver, plus rien à espérer. Alors, je me suis mis à table. Le premier hiver, devant Moscou. Ma jambe gauche truffée d’éclats de métal au cours des combats de l’été 44, près de Minsk. Ma réforme pour raisons médicales. Un officier prenait des notes. Moi, je vidais mon sac. Mon séjour à Mainau, sur les rives du lac de Constance, avec l’état-major du PPF de Doriot « replié » en Allemagne après la Libération. Le mitraillage de la voiture du Grand Jacques, en février 1945, et tout ce qui avait suivi. L’officier qui m’interrogeait semblait intéressé par cette partie-là. Ses questions étaient plus nombreuses. J’y ai répondu. Ensuite, il a fallu donner des noms. J’ai lâché ceux de mes supérieurs à la LVF : les colonels Labonne et Puaud, les chefs de bataillon, certains morts au combat. Ces noms-là, ils les connaissaient déjà. Tout le monde en France les connaissait. Pour le reste, j’ai donné des blases inventés, ou tellement déformés qu’ils ne les mèneraient nulle part, ou à ce point répandus qu’ils ne leur serviraient à rien. Capitaine Martin, lieutenant Bernard. Je ne sais pas si j’ai ainsi sauvé l’honneur. Je crois qu’un soldat tombé aux mains de l’ennemi n’en a plus, d’honneur.
De toute façon, je l’ai appris plus tard, la police savait tout de nous. Date d’incorporation, permissions, promotions au grade supérieur... Absolument tout. Les fichiers de notre Légion n’avaient pas été détruits. Ils ont été saisis à Paris dès le mois d’août 1944 ainsi que la totalité des archives : les carnets de services, les fiches matriculaires et même les relevés bancaires, communiqués par l’agence qui tenait les comptes sur lesquels l’armée allemande versait les indemnités de soutien destinées à nos familles.
Après, on m’a renvoyé dans ce qui faisait office de cellule, en attendant sans doute de me rapatrier en France. J’y suis resté environ deux semaines et fin mai, on m’a annoncé que j’allais être transféré à Constance pour y être interrogé de façon plus poussée. On m’a certifié que j’avais de la chance, que je serai traité correctement et qu’il n’était pas dans mon intérêt de rentrer en France pour le moment. À l’arrivée à Paris, les flics, sans doute pour faire oublier qu’ils avaient salué les Boches pendant quatre ans, ne faisaient pas de cadeaux aux collabos. Il fallait s’attendre à une sacrée dégelée. Quant à la justice, elle aussi avait la main lourde.
Je n’ai pas compris si l’on me faisait une fleur ou si l’on considérait que j’avais des choses intéressantes à raconter. Comme j’avais fréquenté le gratin du PPF, dont une partie devait s’être évaporée dans les montagnes autrichiennes ou planquée dans le Nord de l’Italie, peut-être comptait-on sur moi pour mettre la main sur ces irréductibles ?
Plutôt crever !
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