CE SS QUI AIMAIT LA FRANCE

Roland Nosek en 1945, peut-être à Wildbad.

Personnage important de Lorsque tous trahiront et, dans une moindre mesure, de Gestapo Berger, l e SS-Hauptsturmführer (capitaine) Roland Nosek a existé. Officier de renseignement à Paris entre 1940 et 1944, il est, à ce que l'on en sait, l'un des rares SS à ne pas s'être trop sali les mains dans la répression contre la Résistance.

Au début de 1945, Nosek qui, depuis Constance, assure la liaison entre les services secrets allemands et les militants du Parti populaire français (PPF) de Doriot réfugiés en Allemagne, pense à son avenir. Contrairement à ses camarades, ils caresse le projet d'offrir ses services aux Français après la défaite. Le cas de Geneviève De Gaulle, la nièce du chef de notre nouveau gouvernement, détenue dans un camp de concentration, va lui donner l'occasion d'entrer dans les bonnes grâces de nos compatriotes. En Suisse des émissaires des services de renseignement (SR) français, la DGER, s'agitent pour tenter d'obtenir la libération de la jeune femme. Nosek va servir d'intermédiaire. Le 20 avril 1945, Geneviève De Gaulle est remise à la Croix Rouge à Constance. Nous reviendrons sur cette affaire dans un prochain billet.

Dès lors, Nosek va maintenir le contact avec l'officier de la DGER avec lequel il a traité, le commandant Jacques Locquin, personnage assez trouble, aux états de services dans la Résistance plutôt minces, plus versé dans la magouille que dans l'action combattante. Les deux hommes se rencontrent au Liechtenstein, au moins une fois, peut-être deux, se revoient à Feldkirch, en Autriche, début mai 45, après que Nosek a dissous son détachement, démobilisé ses subordonnés, rendu les armes. Le désormais ex-SS et son adjoint, Rissmann alias Norbert, vivent libres, mais le lien avec les services français est maintenu. Nosek rédige un premier rapport de quelques pages sur son parcours avant et pendant la guerre ainsi qu'une série de notices relatives à un certain nombre de personnalités françaises qu'il a connues à Paris pendant l'Occupation. 

À la mi-juin, les deux Allemands quittent Feldkirch. Ils sont pris en charge par un service dépendant de la DGER et nommé SLAM dont le siège est situé dans une villa des environs de Constance. Le 18 août 1945, Nosek et Norbert sont transférés à Wildbad, petite ville d'eau située à une trentaine de kilomètres de Baden Baden où s'est installé le poste directeur du contre-espionnage de la DGER en Allemagne (connu sous l'indicatif : Bdoc 9 000). Avec d'autres anciens des services secrets allemands, ils sont logés dans une pension de famille, la Haus (maison) Carola. Nosek va y passer une bonne partie de son temps à rédiger un très long rapport sur ses activités. Son régime de détention, sans doute assez souple dès l'origine, va être encore allégé au fil des mois. 

À l'été 1947, bien que toujours l'hôte des services français à Wildbad, Nosek voyage librement en Bavière pour y reprendre contact avec d'anciens camarades. Il travaille à présent pour la France. La DGER, devenue SDECE, va d'ailleurs tout faire pour éviter que son agent ne soit trop importuné par la justice française. En janvier 1947, deux policiers de la DST sont certes autorisés à interroger l'ex-capitaine SS, mais ils doivent le faire en Allemagne, à Wildbad, et dans des conditions très strictes. L’interrogatoire doit porter uniquement sur des questions nettement précisées et n'ayant pas trait à l'utilisation actuelle de Nosek. Il doit se faire en présence d'un officier de Bdoc 9 000.

Les choses se compliquent quand Nosek se trouve visé par une procédure pour coups et blessures, complicité de séquestration et d'homicide volontaire et association de malfaiteurs ouverte devant le tribunal militaire de Paris. Mais en novembre 1947, le juge d'instruction et les gens du SDECE trouvent un terrain d'entente. Informé que Nosek est manipulé par le service, le juge demande à pouvoir entendre l'Allemand mais il s'engage, à l'issue de l'audition, à délivrer un avis de cessation de recherches dont l'effet sera d'annuler le mandat d'arrêt et à obtenir du commissaire du gouvernement la mise en liberté provisoire de Nosek. La police française en Allemagne, qui, elle, tentait de faire arrêter Nosek, en est pour ses frais.

En 1948, Nosek est toujours à Wildbad. Dans le courant de l'année, il est interrogé au moins à deux reprises par des juges d'instruction dans le cadre de procédures en cours visant d'autres que lui. Le 17 août 1949, la sienne, de procédure, se conclut par un non-lieu. Un document du contre-espionnage français indique que le 31 décembre 1949, Nosek se trouve toujours en ZFO (zone française d'occupation) et que des anciens membres de son service à Paris ont créé un « cercle Flandrin » (Nosek avait ses bureaux boulevard Flandrin, dans le 16e arrondissement) à Brême, en zone américaine. Ce « cercle Flandrin » est-il une simple amicale d'anciens ou sert-il d'ébauche à la reconstitution d'un SR politique autour de Nosek ? Mystère.

Ensuite, les traces de Nosek sont de plus en plus rares. Une lettre datée de 1957, conservée dans les archives de la CIA, indique que l'ex-SS vit à présent à Francfort, en zone américaine, où il exerce la profession de représentant de fabricants de textiles étrangers. Il est toujours en relations avec d'anciens cadres des services secrets de la SS comme témoigne la lettre, signée Nosek, qui est adressée à son « cher camarade Pannwitz », sans doute l'ancien SS Heinz Pannwitz dont le nom est associé à la manipulation pendant la guerre du réseau soviétique baptisé « Orchestre rouge ».

Une ultime trace de Nosek trace figurait il y a quelques années sur le site northdata.com (on ne l'y trouve plus aujourd'hui), qui fournit des informations sur les entreprises provenant de sources telles que les rapports annuels, les registres du commerce, de marques, de brevets et autres. Selon le site, Roland Nosek exerçait toujours son activité à Francfort en 1977. Ensuite, plus rien. On ignore quand il est mort et jusqu'à quelle date il a travaillé pour nos services. Il constitue en tout cas, à notre connaissance, le premier cas documenté (par plusieurs pièces produites par les services secrets français) d'un ancien officier SS « recyclé » par nos SR dans le cadre de la lutte contre l'Union soviétique.


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