L'île de Mainau
Le début de Lorsque tous trahiront se déroule à Mainau, une île de 45 hectares située dans la partie occidentale du lac de Constance, non loin de la frontière suisse.
Extraits du chapitre 9
" À Mainau, j’ai retrouvé ma chambre, située sous les combles du château, tout aussi inhospitalière que celle de l’hôtel Baier, mais dont l’unique fenêtre m’offre à chaque réveil une vue imprenable sur les mille nuances de bleu et de vert du lac que les Allemands appellent le Bodensee. Tout droit descendues des Alpes, charriées par le Rhin, ses eaux ont la particularité de n’être d’huile que rarement. Même par temps calme et sous le ciel le plus pur, la surface du lac, sous l’effet de courants profonds, se ride comme s’il soufflait une brise persistante. Sur les rives, un bruit continuel se fait entendre, comparable au ressac de la mer, tandis que des vaguelettes viennent mourir sur les grèves. Et, lorsque le foehn se déchaîne, le Bodensee offre l’aspect d’une mer démontée aux ondulations grises.
Peut-être est-ce pour cette raison que l’on a construit à l’extrémité orientale de Mainau un môle de forme triangulaire pour protéger le port miniature. Un hangar à bateau en bois s’est greffé sur l’ouvrage. Une maisonnette carrée, que j’ai toujours vue fermée, se dresse sur la rive, un peu en retrait. De ma chambre, du fait de la végétation, même celle de l’hiver, je ne vois qu’une partie de la jetée, mais par temps clair, comme ce matin, je distingue dans le lointain l’éclat neigeux des contreforts des Alpes.
Nous ne sommes guère nombreux en ces lieux d’ordinaire dévolus aux gens de maison. Je peux même dire que, depuis le départ d’un journaliste qui y avait été logé un temps, je suis seul occupant de l’étage. Les domestiques, originaires d’Europe de l’Est, ont leurs quartiers dans l’auberge de l’île. Les élèves de notre école, surnommés les « illégaux », et les autres militants vivent dans les chalets en préfabriqué.
Le château, lui, est peuplé par les membres de la petite mission dépêchée par le ministère allemand des Affaires étrangères, conduite par Strüwe, et les chefs du PPF. Doriot avait son bureau, ses appartements et une salle à manger privée au 1er, non loin de Jean Le Can, son homme de confiance, de Lamouche et de sa secrétaire. Le Chef y vivait avec sa maîtresse, une certaine Ginette Garcia. Il m’est arrivé de la croiser dans les allées du parc, promenant son bébé, fruit des amours de cette jolie jeune femme avec le « Grand Jacques ». Les membres du bureau politique et leurs proches se répartissent dans les étages. Seul dirigeant à faire bande à part, Albert Bongrand vit dans un des chalets depuis son arrivée sur l’île, au mois de janvier.
La mort du Chef, évidemment, a perturbé nos projets. Les cours sont suspendus, ce qui me laisse de longues heures à occuper. Je consacre le début de la matinée à une promenade solitaire.
Mainau ne fait guère plus d’un kilomètre de long et six cents mètres dans sa partie la plus large, mais ses allées et ses chemins offrent à tout instant, et même en cette saison, matière à s’émerveiller. Je ne sais plus qui l’a décrite ainsi : « une butte Montmartre plantée sur l’eau. » Une butte Montmartre sur laquelle on ne sait quel propriétaire des lieux a souhaité réunir tous les conifères du Monde : séquoias géants de Californie, cèdres du Liban, espèces rares du Chili, du Japon, d’Australie, du Tibet. Ceux-là partagent l’espace d’un vaste parc aux allées taillées au cordeau avec des chênes, des hêtres, des peupliers, des platanes ou des bananiers. Sur la rive sud, surplombant les eaux du lac, une terrasse méditerranéenne est peuplée de cyprès, de palmiers, de bougainvilliers et d’agaves. Je m’y arrête un instant, regrettant de ne pas connaître l’endroit à la belle saison, quand les lauriers, les tulipes, les roses ou les rhododendrons valent à notre terre d’exil le surnom d’« Île aux fleurs ».
Lorsqu’on s’éloigne du château, le parc laisse place à des prairies, un petit lac, une vigne et des champs. Je n’ai pas l’intention de pousser aussi loin. Bouton ne doit guère être plus occupé que moi. Je quitte la terrasse blanche de givre et je regagne le château. "
(...)
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