Avant les obsèques...

 Lorsque tous trahiront, chapitre 7 (intégral)

" Le lendemain, je me réveille avec la gueule de bois et je me traîne jusqu’à la salle du petit déjeuner. Je me vois bien monter me recoucher, mais Sabiani a d’autres projets pour moi, qui me demande de l’accompagner à l’hôtel de ville.

Nous nous y rendons à pied. Grisâtre, le bâtiment est situé à l’angle de Hauptstrasse et d’une rue secondaire, à l’endroit où l’artère principale de Mengen s’élargit pour offrir l’espace suffisant à une placette occupée par une fontaine.

Nous montons la volée de marches menant au hall, entre les deux colonnes qui supportent un balcon ceint d’un garde-corps en fer forgé. Une salle du rez-de-chaussée a été vidée où l’on a déposé des plantes vertes autour des tréteaux qui doivent recevoir le cercueil. Dans la pièce, se mêlent des odeurs de parquet ciré et de forêt, que dégagent des branches de sapin fraîchement coupées. Un militant installe un drapeau tricolore. Un autre a déniché un coussin de velours noir sur lequel Sabiani me demande d’épingler les décorations du Chef. Il n’y en a que quatre dans la boîte : la médaille du Premier hiver, la Croix de fer, celle du mérite de guerre et la Croix de guerre légionnaire, toutes gagnées dans les rangs de la LVF. Je sais que Doriot en avait reçu d’autres.

Dans la soirée, le cercueil arrive dans cette chapelle ardente, où je vais passer de longues heures, debout avec d’autres hommes, pour assurer au défunt la garde d’honneur due aux soldats « tués à l’ennemi ».

Archives nationales

Nous sommes quelques-uns en uniforme allemand, tous anciens de la LVF: un sous-officier corse dont le nom m’a échappé, Gaillard, un ancien commandant de compagnie aux origines levantines et un lieutenant, inconnu de moi et qui l’est resté. Gaillard, lui aussi, a été démobilisé. Moi, pour inaptitude. Lui fait partie des quelques officiers ayant profité de la possibilité de se retirer au moment où notre Légion a été versée dans la Waffen-SS.

Des heures debout, ma jambe qui me fait souffrir, douleur que je supporte en serrant les dents. Des heures à gamberger, à me repasser le film des événements qui m’ont conduit jusqu’ici. La grande croisade antibolchévique ? Foutaises. Je crois qu’en réalité, nous avons rempilé pour retrouver notre dignité, pour redevenir des hommes après la grande humiliation de 1940, pour oublier les scènes que nous avions vues de nos yeux, que nous avions vécues : ces soldats débandés, ces déserteurs, jusqu’à ces officiers qui avaient abandonné leurs gars, jouaient des coudes pour se ménager une place dans une voiture ou un train afin de mettre le plus de kilomètres possible entre le front et eux. Et encore, ceux-là n’étaient même pas les pires. Les pires, ce furent ces va-t-en-guerre, toujours les mêmes, qui jetaient de l’huile sur le feu, appelaient à barrer la route à Hitler, à défendre notre démocratie, mais qui, une fois que l’heure de l’explication avait sonné, s’étaient tirés ou s’étaient trouvé une planque à l’arrière, dans quelque état-major d’armée, à bonne distance de la bagarre. Affectés spéciaux, détachés, réformés, exemptés, embusqués et dégonflés de toutes les espèces qu’il aurait fallu coller au mur avant de prétendre entre- prendre quoi que ce soit d’autre. Doriot, lui, bien que pacifiste en 14 et munichois en 39, y était allé à chaque fois. Et, à chaque fois, il en était revenu avec une croix de guerre. "


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